La transparence comme nouvelle utopie sociale, génétique et technologique en 8 épisodes

La transparence, une nouvelle utopie ? Oui, mais c'est une utopie qui a aussi son envers, avec ses zones d'ombres. La mise en transparence généralisée (humains, objets, structures, animaux …) n'est-elle pas une des principales idéologies actuelles ? Quel est le lien secret entre un blogueur qui "ouvre son cœur" et des prisonniers équipés de colliers électroniques, entre des souris modifiées génétiquement et un flipper lui aussi "modifié" ? C'est ce que je vous propose de découvrir en quelques épisodes thématiques en (sur)interprétant le terme "transparence" de manière parfois abusive, volontairement. La liste des différentes sortes de transparences contemporaines pourrait être infinie car elle touche à la fois les symboles et les discours, les pratiques et les matériaux, les représentations et l'imaginaire… La morale (temporaire) de cette histoire ? La transparence apporte aussi un nouveau degré d'opacité, à nous d'en déceler les effets pour mieux y résister !

1er épisode : un moi "transparent" (le vide)

Il y a un discours démocratique qui exige de rendre transparent les institutions (publiques ou privées), les comptes et les acteurs qui les font fonctionner, c'est-à-dire lui donner une visibilité externe qui rende explicite son fonctionnement (et parfois ses ratés) internes. C'est devenu un leitmotiv, d'ailleurs qui s'en plaindrait ?


Le plateau de "Big Brother", Channel 4 (ou le vide comme esthétique)

Mais, poussé à l'extrême, et dans son sens inverse, l'usager devient lui aussi de plus en plus "transparent" par des procédés divers de vérification et de traçabilité. Dans les deux cas, la transparence consiste à "améliorer le système" (c'est ce qui est généralement annoncé) en tentant de lui enlever un peu de son ancienne opacité. Etre transparent est devenu aussi une obsession et les méthodes contemporaines sont pléthores : psychothérapies de groupe, reality tv, vidéosurveillance… Dans chacun de ces cas, la mise à nue d'un soi habituellement caché (volontairement ou pas) est devenue le but ultime. Devenir transparent c'est montrer qu'on a rien à cacher! Devenir transparent c'est faire croire qu'un moi authentique existe, mais le vide guette…

Quelles sont les limites à cette injonction de tout voir et de tout dire, que ce soit collectivement ou individuellement ? La transparence s'exerce aussi, en effet, dans ses aspects les plus quotidiens, au niveau le plus micro, prenant des formes diverses comme celle de l'extimité des blogueurs qui exposent (et s'inventent parfois) une vie intime dévoilée à tous, ou alors comme celle des conversations de tous les jours ("tu es où ?", "tu es avec qui ?", "tu penses à quoi ?", etc.), ou bien encore celle des traceurs de toutes sortes qui rendent transparents vos gestes, vos contacts ou vos déplacements (la géolocalisation, le paiement par cartes, etc.).


Des artistes se sont emparés de cette survisibilité en se chargeant par eux-mêmes de rendre public leur vie privée. Par exemple, un artiste blogueur, équipé d'un GPS et d'un moniteur cardiaque, "ouvre son cœur" dans tous les sens du terme aux internautes dans le blog "My Beating Heart Data Blog": un diagramme cardiaque couplé à une géolocalisation illustre les pensées et les actions les plus privées de cet homme. Le moyen de résister à la surveillance est peut-être de la prendre à bras le corps en créant une esthétique du contrôle ?