culture mobile_le blog

31
octobre
2007
11:38

Quel lien entre une grenouille transparente et du béton translucide ? 4/8

Ou : La transparence comme nouvelle utopie sociale, génétique et technologique en 8 épisodes
4ème épisode : La transparence biologique (la peau)


De gauche à droite :
- Une grenouille translucide, modifiée génétiquement par des chercheurs japonais (Institut de biologie des amphibiens de l'Université d'Hiroshima – Ouest), cliché AFP
- un baiser vu par un rayon X
- la cuirasse invisible de la DARPA (USA)
- les célèbres Blue Men

La transparence est aussi (et toujours?) un leurre. Elle peut être utilisée pour déjouer les principes d'invisibilité de nos pauvres (et opaques) corps humains: cela est le cas des recherches concernant les vêtements qui nous rendent "invisibles", ou qui simulent une transparence.
Dans ce domaine, fantasmes et réalité se côtoient. Pas exemple, le blog de Wired informe que la DARPA, agence de recherche du Pentagone, prétend vouloir créer une armure visible par les amis, mais invisible (transparente) pour les ennemis. De plus, elle laisserait passer les balles tirées par les amis et serait impénétrable pour les balles ennemies (sans compter qu'elle aurait la faculté de se réparer seule!).
Ce qui est intéressant dans cet exemple, ce n'est pas tant que cette armure existe réellement mais qu'on puisse l'imaginer comme instrument réel, correspondant à des attentes militaires. La transparence dépasse l'art ancien du camouflage en utilisant des "méta-matériaux" aux propriétés étonnantes : la transparence n'est plus seulement une disparition du champ visuel, elle rend plastique la matérialité même des corps (un balle passerait à travers).

La transparence des corps (fictives ou réelles, simulées ou effective) est aussi une constante dans la recherche médicale, mais de manière différente. C'est le cas, depuis bien longtemps, des différents types d'imagerie médicale (du rayon X à l'IRM). Mais c'est le cas aussi de recherches génétiques qui, par exemple, rendent la peau d'une grenouille véritablement translucide, de telle manière qu'il ne sera plus obligatoire de disséquer une grenouille de laboratoire puisqu'on peut voir à travers sa peau (sans l'ouvrir) ses organes internes.
Toutes ces recherches, militaires ou médicales, s'emploient donc à transformer l'opacité traditionnelle des corps biologiques pour les rendre transparents de 1000 manières différentes. La créativité n'a aucune limite…

Autre exemple : des chercheurs japonais sont sur le point de créer un type de grenouille qui s'illuminerait (au sens propre) si elle développait un cancer. Les corps deviennent donc des interfaces. La transparence n'est donc plus seulement visuelle mais symbolique.
Imaginez les innovations transposées sur les corps humains : vous êtes porteur de virus ? Vous illuminerez en rouge ou en vert! Et si les Blue Men étaient une préfiguration de notre avenir bioluminescent ?

(NB : ceci dit, les innombrables sortes de reconnaissances existantes dans notre société n'ont pas attendu ces marqueurs high-tech pour identifier les spécificités médicales, sociales, culturelles, sexuelles, etc.).

Relire le 1er épisode: un moi "transparent" (le vide)
le 2ème:une société transparente (angles morts)
le 3ème: L'esthétique transparente (la surface)

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25
octobre
2007
13:24

Quel lien entre une grenouille transparente et du béton translucide ? 3/8

Ou : La transparence comme nouvelle utopie sociale, génétique et technologique en 8 épisodes

3ème épisode : L'esthétique transparente (la surface)


A gauche: Sony Transparent TV
A droite : Ambassade des Pays-Bas à Berlin de Rem Koolhaas, Photo de Phil Meech

Le principe de transparence affecte aussi les matériaux et les objets qui nous entourent. Depuis plusieurs années (voire des décennies) le design nous propose en effet une panoplie d'objets, de meubles ou d'ustensiles plus ou moins transparents : des enceintes, des chaises, des ordinateurs, des téléphones mobiles, des escaliers, etc. Le plus souvent, ces dispositifs divers ne sont pas totalement transparents (sinon ils seraient invisibles) mais seulement une partie de leurs éléments le sont, et souvent pour montrer (ou exhiber) ce qu'on s'employait à cacher autrefois : un moteur, un disque dur, des rouages, etc.

Par exemple, un flipper dont l'armature et la coque sont transparents révèle une nouvelle machine, la machine-flipper devient un objet d'art constructiviste qui fait penser aux démarches avant-gardistes du XXème siècle! A contrario, un approche design plus sage (et moins kitsch) va générer une esthétique polie et discrète : les plastiques ou les verres transparents sont alors utilisés pour donner une certaine forme de légèreté à des objets traditionnellement opaques : un téléviseur, des enceintes, une table, etc. On pourrait ainsi faire une typologie des différentes transparences dans le design.

L'architecture joue aussi depuis longtemps avec différentes sortes de matériaux transparents. Je pense notamment à Mies van der Rohe et à ses descendants qui intègrent dans leur architecture une mise en visibilité externe des volumes internes et donc de leurs habitants, c'est le cas par exemple pour la toute récente Ambassade des Pays-Bas à Berlin. Récemment un nouveau type de béton, incorporant des fibres de verre, rend translucide les murs les plus épais. Imaginez votre maison ou votre appartement totalement translucide… Inversement, certaines surfaces de verre peuvent être opacifiées en faisant passer un courant électrique. La vitre, par polarisation, passe d'un état transparent à un état translucide en appuyant sur un simple bouton!

Les matériaux proposent donc de plus en plus de jeux avec les différents degrés de transparence, mais la démarche créative du designer ou de l'architecte va également souvent dans ce sens : modifier notre rapport à l'espace traditionnellement cloisonné en nous donnant à voir ce qui était caché. Ce n'est pas un hasard si la recherche expérimentale de nouveaux matériaux s'intéresse de près à la transparence ou à la translucidité, elle correspond à une tendance de fond à la fois sociale et culturelle.

Il y a au moins deux grandes fonctions de la transparence : une est de dévoiler (par exemple rendre transparent une cloison pour dévoiler un espace caché), une autre est de dissimuler (la transparence faisant disparaître de la vue, plus ou moins fortement, un volume ou un plan quelconque). Un jeu infini s'instaure entre ces deux grandes fonctions et alimentent l'architecture et le design contemporains.


A gauche: Ce flipper transparent est une adaptation d’un modèle “Surd Champ”(1976), réalisée par Michael Schiess www.ujuju.com
Au centre : une manette de jeu translucide.
A droite : du béton translucide de la marque Litracon

Relire le 1er épisode: un moi "transparent" (le vide)

le 2ème: une société transparente (angles morts)

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18
octobre
2007
16:32

Quel lien entre une grenouille transparente et du béton translucide ? 2/8

La transparence comme nouvelle utopie sociale, génétique et technologique en 8 épisodes

2ème épisode : une société transparente (angles morts)


A gauche : Un "bracelet électronique" A droite : une carte des sites de détentions secrets de la CIA

Mais cette transparence généralisée produit aussi l'effet inverse, son double : de nouvelles manières de se cacher apparaissent, de nouvelles tactiques de dissimulation émergent pour contrebalancer la dictature d'un panoptisme généralisé!
Les angles morts et les zones aveugles se multiplient autant que les surexpositions éblouissent : par exemple les prisonniers eux-mêmes deviennent visibles dans la cité avec leurs bracelets électroniques (ils ne sont plus cachés derrière les murs des prisons), mais dans le même temps de nouveaux types de prisons mobiles et invisibles (illégales et secrètes) retirent de la scène visible des prisonniers soupçonnés de terrorisme (exemple des prisonniers détenus illégalement par les américains dans des caravanes itinérantes dans l'est européen). D'un côté la transparence absolue, de l'autre l'ombre de plus en plus marquée ! Dans les deux cas : société de contrôle…

Relire le premier épisode : un moi "transparent" (le vide)

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8
octobre
2007
10:48

Quel lien entre une grenouille transparente et du béton translucide ? 1/8

La transparence comme nouvelle utopie sociale, génétique et technologique en 8 épisodes

La transparence, une nouvelle utopie ? Oui, mais c'est une utopie qui a aussi son envers, avec ses zones d'ombres. La mise en transparence généralisée (humains, objets, structures, animaux …) n'est-elle pas une des principales idéologies actuelles ? Quel est le lien secret entre un blogueur qui "ouvre son cœur" et des prisonniers équipés de colliers électroniques, entre des souris modifiées génétiquement et un flipper lui aussi "modifié" ? C'est ce que je vous propose de découvrir en quelques épisodes thématiques en (sur)interprétant le terme "transparence" de manière parfois abusive, volontairement. La liste des différentes sortes de transparences contemporaines pourrait être infinie car elle touche à la fois les symboles et les discours, les pratiques et les matériaux, les représentations et l'imaginaire… La morale (temporaire) de cette histoire ? La transparence apporte aussi un nouveau degré d'opacité, à nous d'en déceler les effets pour mieux y résister !

1er épisode : un moi "transparent" (le vide)

Il y a un discours démocratique qui exige de rendre transparent les institutions (publiques ou privées), les comptes et les acteurs qui les font fonctionner, c'est-à-dire lui donner une visibilité externe qui rende explicite son fonctionnement (et parfois ses ratés) internes. C'est devenu un leitmotiv, d'ailleurs qui s'en plaindrait ?


Le plateau de "Big Brother", Channel 4 (ou le vide comme esthétique)

Mais, poussé à l'extrême, et dans son sens inverse, l'usager devient lui aussi de plus en plus "transparent" par des procédés divers de vérification et de traçabilité. Dans les deux cas, la transparence consiste à "améliorer le système" (c'est ce qui est généralement annoncé) en tentant de lui enlever un peu de son ancienne opacité. Etre transparent est devenu aussi une obsession et les méthodes contemporaines sont pléthores : psychothérapies de groupe, reality tv, vidéosurveillance… Dans chacun de ces cas, la mise à nue d'un soi habituellement caché (volontairement ou pas) est devenue le but ultime. Devenir transparent c'est montrer qu'on a rien à cacher! Devenir transparent c'est faire croire qu'un moi authentique existe, mais le vide guette…

Quelles sont les limites à cette injonction de tout voir et de tout dire, que ce soit collectivement ou individuellement ? La transparence s'exerce aussi, en effet, dans ses aspects les plus quotidiens, au niveau le plus micro, prenant des formes diverses comme celle de l'extimité des blogueurs qui exposent (et s'inventent parfois) une vie intime dévoilée à tous, ou alors comme celle des conversations de tous les jours ("tu es où ?", "tu es avec qui ?", "tu penses à quoi ?", etc.), ou bien encore celle des traceurs de toutes sortes qui rendent transparents vos gestes, vos contacts ou vos déplacements (la géolocalisation, le paiement par cartes, etc.).


Des artistes se sont emparés de cette survisibilité en se chargeant par eux-mêmes de rendre public leur vie privée. Par exemple, un artiste blogueur, équipé d'un GPS et d'un moniteur cardiaque, "ouvre son cœur" dans tous les sens du terme aux internautes dans le blog "My Beating Heart Data Blog": un diagramme cardiaque couplé à une géolocalisation illustre les pensées et les actions les plus privées de cet homme. Le moyen de résister à la surveillance est peut-être de la prendre à bras le corps en créant une esthétique du contrôle ?

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